Amonafi, Nouvel Album Daby Touré



Les frontières de son pays, la Mauritanie, sont dessinées en lignes droites car ce ne sont pas les reliefs, mais les colons, qui les ont tracées. Celles de sa musique dessinent exactement l'inverse. Avec Daby Touré, le wolof se frotte aux instruments occidentaux, les timbres subsahariens au français ou à l'anglais, tandis que se faufilent par-ci par-là quelques heureuses sonorités électro. Le chanteur, qui ne fait pas mentir le talent de sa famille a côtoyé Oxmo Pucino, Little Axe ou encore Maxime Le Forestier et tissé ainsi un ouvrage à la fois personnel et universel !


Amonafi, le titre du nouvel album de Daby Touré veut dire «il était une fois» et donne l'heure juste sur ses intentions. «J’ai souhaité exposer ma vision de l’histoire de l’Afrique, de sa relation au monde, de ce qui s’est passé vraiment, et non colporter toujours les mêmes clichés et contre-vérités». Au-delà d’un hommage à la mère Afrique, qui le vît naître en 1975, on peut entendre dans cette phrase la volonté de ne pas se faire enfermer dans des codes esthétiques d’un autre temps. Pas question de faire le musicien «traditionnel», rôle que beaucoup aimeraient lui faire jouer. Le chanteur a toujours affiché son goût pour la pop : Stevie Wonder, The Police, Michael Jackson, et en Afrique Bembeya Jazz lui ont donné envie de toucher à cet univers. Fidèle à sa démarche, ce poète choisit de suivre sa voix, sa voie tout autant, un sillon singulier où résonnent les multiples influences qui ont irrigué son identité.


Né en Mauritanie, et ayant grandi au Sénégal, Daby Touré vit depuis désormais plus d’un quart de siècle à Paris mais il se produit dans le monde entier. Enfant de l’entre-deux-mondes, l’ «afropéen» revendique pleinement sa double nationalité. Ni l’un ni l’autre, Daby Touré est le citoyen d’un monde en perpétuelle reconfiguration : Touré Touré, le groupe qu’il fonda il y'a quelques années avec son cousin Omar, constituait déjà un premier pas vers cette volonté de tracer des ponts entre l’Afrique et l’ailleurs. Au début des années 2000, il faisait partie du label de Peter Gabriel, Real World avant d’en percevoir les limites, au travers d’un son bien identifié qui devint un carcan pour ce musicien pétri de liberté. Il était temps pour un changement. «Bien sûr je porte l’Afrique en moi, je chante dans toutes les langues de l’Afrique de l’ouest : peulh, soninké, wolof… Mais avec ce nouvel album, je m’approche de ce qui me plaît le plus, la soul, la pop, une musique que l’on peut chanter au-delà des frontières». Un «enfant de la sono mondiale» qui joue à saute-moutons avec les catégories. Ce cinquième album s’inscrit dans le prolongement d’une carrière débutée en solo voici dix ans, dans le droit fil de tous ceux qui l’ont précédé, avec des chansons parfois douces-amères, plus lutines aussi, dans une veine folk soul, afro pop. Auteur inclassable, compositeur prolixe, chanteur subtil, le multi instrumentiste a encore une fois réalisé tout seul ce recueil, façonné maison.


Artiste jusqu’au bout des lèvres, artisan jusqu’au bout des doigts : «J’interviens à tous les moments. Je veux maîtriser toute la chaîne de conception.». On y perçoit une identité en transit, loin des clichés, une image raccord avec la bande-son, une suite de vignettes qui, bout à bout, esquissent une pensée jamais fixée. C’est de cette oreille qu’il faut écouter Daby Touré nous conter «comment l’histoire s’est passée». Tout commence en Casamance, avec Woyoyoye, le village où il a grandi. Puis, le thème éponyme Amonafi ré-expose «des bases d’une histoire commune entre la France et l’Afrique. Il est temps d’en prendre conscience et une fois que l’on est d’accord la dessus, on peut imaginer des super créations!» Suit Kiba, où il évoque les pirogues, l’exode, les enfants qui partent en quête d’un autre destin. «Nul ne peut les empêcher, car de toute façon c’est dans la nature de l’homme de bouger. Mais le problème, c’est que le continent a besoin de cette jeunesse. Il faut prendre conscience que ce sont nous qui allons construire demain. L’instant d’après, Oma rappelle que Paris n’est pas l’eldorado pour tous. « Cela veut dire ‘Appelle-moi’, en référence à une roumaine qui fait la manche près de chez moi. Un jour elle m’a parlé, et j’ai pris conscience de toute sa souffrance, de son humanité. Oma, c’est le cri de cette femme.» L'«autre sexe» est très présent dans son univers : Debho constitue un hommage aux femmes, qui «portent toute la société, qui font les hommes…»; Little Song évoque avec malice «une femme qui fait courir un homme». Plus d’une fois il joue sur les mots, entre peulh et soninke. «Je le fais souvent. C’est ma manière de rapprocher les peuples. je suis l’enfant d’une mère mauresque, Hassanya, et d’un père soninke, ce qui n’est pas fréquent en Mauritanie.»


Ancrée dans le quotidien, arrimée à des rêves plus lointains, l’histoire qui nous est contée parle à tous, cette folle course du monde, que Daby Touré regarde avec perspicacité, «mais positivité». «On est sur le bon chemin.» Les mots se font plus directs, lorsque sur Emma il interpelle la communauté sur des pratiques encore trop marquées par la colonisation…Et Ndema, que l’on peut traduire par «aide-moi!» en wolof, illustre le cauchemar d’un chômeur. «Trop souvent, il cherche quelque chose qu’il ne peut pas trouver, car ce quelque chose n’existe pas!» Tout n’est pas si sombre dans cette histoire, bien au contraire. À l’opposé – ou plutôt comme un remède à ce mal contemporain de tous les citadins – Kille, le chemin en soninke, reprend la piste qui mène au village de Daby Touré, Djeol, au sud de la Mauritanie. «Je parle de tous ces fondamentaux, parfois des trucs très basiques, qui m’ont servi de piliers dans la vie, des trucs qui peuvent me manquer aujourd’hui. J’ai besoin de me ressourcer constamment». Un besoin auquel fait écho Soninko, hommage au peuple soninke. «J’essaie de raconter notre version des faits : mettre en avant nos penseurs, comme Cheikh Anta Diop. Nous sommes une grande civilisation! Dire que certains ont osé dire que nous étions un continent sans mémoire!» Et la mémoire, Daby l’a cultivée pour mieux se projeter demain. Emblématique de tout cet album, le titre Khone, coécrit avec son père Hamidou Touré et Ablaye Waiga, est livrée en version superbement dépouillée. Il s’agit d’un extrait d’une chanson du format d’un opéra, composée en 1969 au festival panafricain d’Alger. C’était un long texte sur l’émancipation des Noirs. Je l’ai réarrangé pour en faire un a capela, où je redis qu’il faut prendre conscience de toute notre histoire, qu’il faut enseigner cette mémoire. Nous sommes tous responsables aujourd’hui du passé.»


Source: Cumbancha

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